samedi 14 octobre 2017

Le récit d'une attaque française à TRI TÖN (Indochine / Tonkin)


     Le « brouillon » manuscrit, transcrit ci-après, de l’attaque non datée de TRITTON (ou plutôt Tri Tôn) a été écrit par l'un des marsouins qui prit part à cette opération : Jean Marie Maxime Pierre de GAUDEMAR, fils cadet de Marie Joseph Balthazar Fernand de GAUDEMAR et d'Octavie Marie Gabrielle Geneviève de CROUSNILHON, né à Marseille le 13.11.1924.

Pierre de GAUDEMAR et sa mère (Marseille 1947)
    Il s'était engagé le 1.9.1944 pour la durée de la guerre. Envoyé en Indochine, sans doute en fin d’année 1945, Pierre de GAUDEMAR était, le 22.5.1946, à la 5e Cie B.P.M 403, secteur postal 72282 (Le Bureau de Poste Militaire 403 arriva à Hanoi le 1.4.1946).

     Soldat de 1ère classe au 6e R.I.C (Régiment d’infanterie coloniale), sous le commandement du colonel ARNAL, il fut cité à l’Ordre du Corps d’Armée, le 12.5.1947, pour sa participation, lors des durs combats du 20.12.1946 à Nam Dinh (Indochine / Tonkin), à quatre missions de dégagement des postes encerclés ainsi qu’à la prise de la gare où il fut blessé. Cette citation lui valut l’attribution de la Croix de Guerre avec Médaille de vermeil.
     Il reçut par ailleurs la Médaille coloniale avec agrafe Extrême-Orient le 15.3.1947 en tant que soldat du 6e R.I.C, 5e compagnie (Cie de fusiliers voltigeurs).
     Après un séjour colonial de 18 mois, il embarqua à Saigon, le 17.5.1947, sur le s/s Champollion. Débarqué à Marseille, il fut démobilisé le 10.10.1947.
     Il est décédé à Robion (Vaucluse) le 21 novembre 1947 et inhumé à Cavaillon.


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« R S Tritton
(Brouillon)
4 h du matin ; préparatif de départ dans la petite pagode, où la 1ère section vient de passer la nuit.
Le café. Un boy part réchauffer le café que nous avons fait la veille ; pendant ce temps nous finissons de nous vêtir et de mettre la cartouchière, de passer les deux bandes de balles - dont nous sommes pourvus- en bandoulière et de caler dans une de nos poches une grenade.
Nous buvons le café. Après quoi le rassemblement a lieu et l’aspirant CHEVRIER (1) presse les retardataires. Notre chef de section est là « Le lieutenant DUPIN de SAINT CIR » (2). Il nous dit « Voilà, nous allons marcher sur Tritton (3). Il est prévu un ou deux accrochages. Nous ne savons pas exactement l’armement : fusil sans doute ». A moins que ce ne soit des flèches comme à Cuchy (4).
L’ordre de départ arrive. La première section a l’honneur d’être en tête.
Nous ne marchons pas sur un bon chemin, plutôt un chemin charretier.
Il fait encore nuit. Heureusement une belle lune nous diffuse sa blanche clarté qui nous évite quelques chutes dans des ornières. Nous avons l’honneur d’avoir en tête avec nous Notre Père curé. Il serait difficile de le trouver autre part qu’a la tête de la compagnie où il est de passage car il est surtout tantôt dans une compagnie, tantôt dans une autre.
Naturellement nous / ?  /. Nous marchons en colonne avec un espace de cinq mètres entre les groupes quoique l’on prévoie le 1er accrochage à huit kilomètres du point de départ.
Nous avons à notre droite une bande de terre assez boisé qui s’étend de là au pied de la montagne ; à gauche rien que la plaine, rien que des rizières à l’infini ; ça et là des bosquets de cocotiers, de palmiers et bananiers, abritant de misérables paillottes reconnaissables à la lueur tremblotante des quinquets vus par une ouverture.
Le crépuscule commence à déchirer le voile nocturne. Les lueurs s’estompent. L’astre de la nuit perd peu à peu son éclat pour laisser la place à un jour blafard qui s’éclaircit petit à petit ; déjà à l’est des taches couleur orange apparaissent se faisant plus clair et tournent au jaune clair. C’est le seigneur du jour qui daigne se lever et qui bientôt nous dardera de ses implacables rayons.
Nous cheminons toujours en parlant à voix basse et, en scrutant l’horizon, nous arrivons en vue d’un village à une centaine de mètres. Le mot Halte retentit. C’était le lieutenant qui venait de donner cet ordre. Nous nous mettons sur le bord du chemin en surveillant les environs.
A travers des cocotiers, des masses jaunes gesticulent. Qui est-ce ? Seulement des bonzes qui nous font signe ; nous leur répondons par des signes encourageants. Ils arrivent et expliquent tant bien que mal au lieutenant la présence de Rebelles dans le coin. Aussitôt contact avec le capitaine ROBERT (5) et part le 536 tenu par Alain (6). Réponse certaine. En avant, disposition de bataille. Car aussitôt cela fut fait. Le groupe SOULIER (7) avait le côté droit, le groupe BOUVIER (8) la route et le groupe HERMELIN (9) le côté gauche, la plaine dans les rizières.
Heureusement à  /  / cette /   /  Et c’est disposé en tirailleurs que nous avançons en fouillant tous les bosquets.
Ayant marché un certain temps, nous reçûmes l’ordre de serrer sur la droite. C’est en exécutant cet ordre, tout en avançant, que nous fûmes accueillis par une salve de mousquetons particulièrement nourrie. Tous à terre, rampant derrière une diguette pour être à l’abri et avoir une bonne position pour /       / pouvoir riposter, mais les décharges ennemies se succèdent les unes aux autres pendant quelques minutes. Notre tir se mélange avec le tir des rebelles qui, sous les coups de F.M et de mitrailleuse – qui s’étaient mises très rapidement en batterie – commença à fléchir.
Le groupe SOULIER (7) fut enlevé et mené à l’assaut par son jeune et bouillant chef à travers les bosquets qui bordent la route et qui s’étendent jusqu’à la colline. Le groupe BOUVIER (8) reçut pour mission de protéger la pièce de mitraille placée à l’extrême droite et le fameux groupe HERMELIN (9) tint le centre de l’attaque. Le mitrailleur CAPELLI (10) s’acquitta très bien de ses fonctions aidé par le vif FOURNILLON (11) passé maître dans l’art de remplir les boîtes de F.M. Notre sympathique LIBOUROUX (12) se débattait avec son fusil qui refusait de marcher. Il y parvint après force manipulation.
Le V.B DUVERNOY (13) plaça magnifiquement un de ses obus au coin d’une paillotte d’où sortaient des coups de feu.
Les coups s’espacèrent puis plus rien. Le lieutenant demanda s’il y avait des hommes de touché. Tout le monde se tata. Rien. Ce fut /   / avec la 1ère décharge qui nous trouva relativement groupé puisque l’on manœuvrait vers la droite. Heureusement que nous avions à faire à de mauvais tireurs.
C’était le premier accrochage. L’on nous fit fouiller le côté gauche de la route mais en vain.
L’on reprit la route mais dans un autre ordre. Le 3e groupe SOULIER (7) fut devant sur la route ; le 2e groupe HERMELIN (9) suivait à dix mètres et le 3e groupe BOUVIER (8) dix mètres derrière mais plus personne dans les rizières, sur le côté gauche la 4e section.
La marche reprit en file indienne en fouillant partout. Nous arrivâmes ainsi devant une pagode : là encore, des bonzes cambodgiens nous renseignent, nous disant qu’ils n’étaient pas loin. Nous étions sur le bord de la route quand une rafale de mitraillette claque et l’on entendit le sifflement des balles à nos oreilles. L’on se plaça en bas du talus de la route. A un ordre donné, nous bondissons de l’autre côté de la route et nous tombons sur les bonzes accroupis par terre, n’osant bouger. CAPELLI (10) ouvrant le feu avec son F.M sur des rebelles qui venaient de se montrer, des douilles partent sur le malheureux bonze qui n’était déjà pas à la noce en fut littéralement affolé. Croyant recevoir des balles, il fit un bond prodigieux et une fois un peu abrité, il se tata de toute part et fut étrangement étonné de ne point être blessé.  Je crois qu’il n’a pas encore compris et doit maudire le fusil mitrailleur des français qui tire dans les angles.
Nous reçûmes l’ordre d’avancer tout en tiraillant, ce que nous fîmes aussitôt et ce qui en dérouta le Viet Minh car ce fut le 2e et dernier accrochage sur la route de TRITTON où nous nous engageâmes.
 L’on entendait le lointain roulement d’une mitrailleuse 12,7 dans la direction de TRITTON. Les derniers éléments rebelles  résistent encore un peu.
Après une bonne heure de marche, nous aperçûmes des panaches de fumée qui montaient verticale dans le ciel pour se répandre dans l’atmosphère dans un brouillard grisâtre : quelques incendies allumés par les pirates avant leur départ.
En effet nous reconnûmes des maisons en pierre qui brûlaient et tout autour s’affairaient des cambodgiens civils en des tenues disparates qui, chargés de meubles sur leur dos ou charrettes, courraient tout autour de la maison en poussant des cris et faisant de grands gestes, et les flammes montées à l’assaut du ciel, l’on aurait pu croire des sauvages offrant un sacrifice à une divinité quelconque. Nous nous arrêtions pas à les regarder, nous marchions sur la ville. A un arrêt au pont jeté sur un canal assez profond, nous échangeâmes quelques mots avec des tirailleurs cambodgiens qui parlaient français. A ce coin là, nous vîmes aussi les cadavres de quelques rebelles tués quelques heures avant notre arrivée. Nous faisons notre entrée à TRITTON où nous sommes reçus par les cambodgiens qui nous offrirent des bananes, des noix de coco que nous buvâmes avec délice car nos bidons étaient à sec à cause du brulant soleil et de la poussière de la route.
Nous vîmes les chars RENAULT qui ont participé à l’attaque de la ville conduits par des anciens du 5e R.I.C. Nous logeâmes pendant quelques jours dans une magnifique pagode remplie de fresques représentant des processions et des batailles et c’est avec un réel plaisir que nous pûmes voir sur ses murs peints le drapeau français à la tête de la compagnie cambodgienne représentée sur la fresque.
Nous étions sur la frontière cambodgienne où nous étions en très bon termes avec les habitants qui venaient à notre rencontre dans chaque patrouille.
Quand nous partions à une section pour aller dans un village, c’était tout un bataillon de cambodgiens qui nous suivait et sur la route l’on nous donne des noix de coco, du vin de palme et des bananes.

FIN »

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 Notes :

(1) CHEVRIER (aspirant) : Alain CHEVRIER, tué à l'ennemi au Tonkin.

(2) DUPIN de SAINT CIR (lieutenant, chef de section) : Pierre Marie Antoine DUPIN de SAINT CYR (alias DUPIN de SAINT-CYR), né à Bordeaux le 29.11.1919, lieutenant au 6e Régiment d’infanterie coloniale, 2e bataillon. Mort pour la France le 27-03-1947 (Phai Lien, Tonkin) (Indochine) à la suite d’une explosion. Cité dans la base Mémoire des Hommes et page 92 du « Mémorial 39-45 : l'engagement des membres de la noblesse et de leurs alliés », par Pierre de Longuemar.

(3)Tri Tôn (et non TRITTON) est à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Châu Dôc, village vietnamien à la frontière avec le Cambodge, dans le nord-ouest du Vietnam.

(4) Cuchy : Plutôt Cuchi ou Cu Chi. Haut lieu de la résistance Viet à 60 km au nord-ouest de Saïgon. Une attaque a lieu le 17.12.1946 à Cu Chi.

(5) ROBERT (capitaine) : Capitaine Jean ROBERT, de Privas (Ardèche)

(6) Alain : Georges ALLAIN, 2e classe, de Thiron-Gardais (Eure-et-Loir)

(7) SOULIER (groupe) : Lucien SOULIER, sergent, de Ternay (Isère). N.B : un Albert Arthur SOULIER, soldat de 2e classe au 2/6e régiment d’infanterie coloniale, est Mort pour la France le 06-1947 en captivité. Il était né  le 16-05-1926 à Alès (30 - Gard, France).

(8) BOUVIER (groupe) : Marcel BOUVIER, caporal-chef, de Clichy (Seine)

(9) HERMELIN (groupe) : Georges HERMELIN, sergent, de Saint-Etienne (Loire)

(10) CAPELLI (mitrailleur) : Bruno CAPELLI, 2e classe, de Soulac (Gironde)

(11) FOURNILLON : Maurice FOURNILLON, 2e classe, de Villy-en-Traudes (Aube)

(12) LIBOUROUX : Jean LIBOUROUX, 2e classe, de Montaignac-Saint-Hippolyte (Corrèze)

(13) V.B. DUVERNOY : Robert DUVERNOY, 2e classe, de Montseaunin/Château-Chinon (Nièvre)

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